Des médailles olympiques de Paris 2024, renvoyées par les athlètes pour cause de craquelures, à la frappe sans validation par Bercy de millions de pièces, les enquêtes de La Lettre sur la Monnaie de Paris ont placé Marc Schwartz sur la sellette. Après avoir enclenché en février 2024 des actions en diffamation sur deux articles, le président-directeur général a pris le chemin de la juridiction commerciale pour attaquer les dernières révélations de La Lettre sur sa gestion. Par son cabinet d'avocats, Normand & Associés, il a assigné notre publication devant le tribunal des activités économiques de Paris. Une première audience se tiendra le 16 octobre 2025.

Une procédure court-circuitant le droit de la presse

L'établissement public industriel et commercial (EPIC) exige tout simplement le retrait de l'enquête intitulée "Monnaie de Paris : après le fiasco des médailles, un audit secret dévoile de nouveaux loupés" (LL du 19/05/25) et du document d'EY sur sa situation. Cette expertise confirmait toutes les informations dévoilées dans quatre autres articles de La Lettre depuis janvier 2024. Pour mettre sous le boisseau ces faits dévoilant d'importantes failles de procédure, l'institution millénaire invoque une "violation du secret des affaires et de la confidentialité attachée à cet audit et au rapport", ainsi qu'une "présentation trompeuse et dénigrante pour La Monnaie de Paris faite dudit rapport". L'hôtel de la Monnaie, placé sous la tutelle du ministère des finances, réclame pas moins de 100 000 € de préjudice à Indigo Publications, la société éditrice de La Lettre.

Si le Code du commerce a plusieurs fois été utilisé contre des médias, comme dans l'affaire Conforama assignant l'hebdomadaire Challenges en 2018, dans celle d'Altice attaquant le site Reflets.info en 2022 ou, plus récemment, celle du magazine Jeune Afrique contre La Lettre (LL du 06/06/25)*, c'est bien la première fois qu'un établissement public invoque le "secret des affaires" contre une société de presse. Contrairement à celles qui sont menées devant la chambre de la presse, ces procédures ne s'aventurent pas sur le terrain des faits révélés, elles se focalisent sur le préjudice engendré par la divulgation de ces informations.

Un rapport "confidentiel" largement repris par la Cour des comptes

L'audit d'EY avait été diligenté par la Monnaie de Paris sur demande du cabinet de Bruno Le Maire, alors ministre de l'économie, à la suite des informations publiées par La Lettre en janvier 2024. La divulgation du rapport d'audit relevait d'une information d'intérêt public : à l'époque, Bercy s'était inquiété d'un premier incident survenu fin 2023, lorsque l'institution avait lancé dans la précipitation la frappe de millions de pièces de monnaies de 10, 20 et 50 centimes dotées d'un nouveau design. Ces pièces avaient ensuite été jugées non conformes par Bruxelles, ce qui avait contraint la Monnaie de Paris à organiser leur destruction (notre article du 11/01/24, en accès libre).

Si le niveau de confidentialité de l'audit d'EY devrait nourrir les débats devant le tribunal, une autre publication est entre-temps venue percuter l'axe principal de l'argumentaire de la Monnaie de Paris. Car, une poignée de semaines après le dépôt de l'assignation contre La Lettre, la Cour des comptes a publié, le 11 septembre, un rapport très critique sur l'établissement public. Or, pour étayer leur démonstration, les magistrats financiers ont justement repris des extraits du rapport d'EY sur la Monnaie de Paris révélé par La Lettre quatre mois plus tôt. Citant l'étude des consultants, ils pointent ainsi, page 62, les "manquements en matière de planification industrielle, de communication", "l'absence de processus de vérification du respect des obligations réglementaires" ou encore "une absence de fonction d'audit interne et un contrôle interne disposant d'un périmètre restreint". Le même document se trouve donc, d'un côté, qualifié de "confidentiel" et "couvert par le secret des affaires" et, de l'autre, largement cité dans un rapport public et largement repris par la presse.

Une défense contre-intuitive

Visiblement pas à une contradiction près, la Monnaie de Paris a confié sa défense à Renaud Le Gunehec, avocat chevronné en matière de droit de la presse, conseil, entre autres, de l'hebdomadaire Le Point. Celui-ci serait avisé de relire l'excellente tribune, en date du 6 mars 2019, qu'il avait rédigée pour le site Legipresse. "On espère donc qu'aucune entreprise n'aura le ridicule de saisir un tribunal de commerce contre un journaliste ou un éditeur, par exemple pour demander en référé l'interdiction de "la poursuite des actes d'utilisation ou de divulgation d'un secret des affaires" (article R. 152-1 du Code de commerce), en l'occurrence la suppression d'un article de presse qui révélerait une information "secrète"", s'inquiétait l'auteur, le même qui réclame aujourd'hui le retrait d'un article de La Lettre. L'avocat estimait que "surjouée, surinterprétée, la loi sur le secret des affaires est bien une grenade dégoupillée contre la liberté de l'information", trois mois après l'entrée en vigueur du texte. "On espère que les juridictions seront assez sages pour ne pas en faire mauvais usage et pour exclure franchement les journalistes de son champ d'application, mais l'époque n'est pas encourageante." "Drôle d'ambiance", concluait Renaud Le Gunehec, sans visiblement imaginer de quel côté du prétoire il se tiendrait six ans plus tard.

Les révélations de La Lettre sur la Monnaie de Paris

La Lettre du 11/01/24 : La gaffe sur les centimes qui va coûter un million d'euros à la Monnaie de Paris. La Lettre dévoile la frappe sans validation de Bercy ni de la Commission européenne de 27 millions de pièces de 10, 20 et 50 centimes d'euros.

La Lettre du 19/01/24 : La bévue sur des millions de pièces vire à la crise à la Monnaie de Paris. La Lettre revient sur l'incident occasionnant la destruction de millions de centimes non conformes et dévoile le contenu de l'évaluation diligentée par Bercy.

La Lettre du 29/01/24 : Alerte à la Monnaie de Paris autour de la production des médailles olympiques. La Lettre est le premier média à mettre en garde sur les problèmes de qualité que rencontre la Monnaie de Paris pour produire les médailles olympiques. Le groupe chinois Huawei a renvoyé un lot de plus de 12 000 médailles défectueuses.

2 février 2024 : plaintes en diffamation de la Monnaie de Paris contre La Lettre.

La Lettre du 13/01/25 : Comment la Monnaie de Paris est tombée du podium avec ses médailles olympiques. La Lettre révèle que plus de 100 médailles défectueuses ont été renvoyées par les athlètes de Paris 2024.

La Lettre du 19/05/25 : Monnaie de Paris : après le fiasco des médailles, un audit secret dévoile de nouveaux loupés. La Lettre révèle l'audit du cabinet EY étayant les précédentes informations publiées ; le contenu de l'audit est cité par un rapport de la Cour des comptes rendu public le 11 septembre.

13 août 2025 : la Monnaie de Paris assigne La Lettre au tribunal des affaires économiques en réclamant le retrait du dernier article, en date du 19/05/25, sur l'audit du cabinet EY et du document pour "violation du secret commercial".

* Le média Jeune Afrique, qui attaquait La Lettre et le groupe Indigo Publications pour "actes de dénigrement constitutifs de concurrence déloyale", a été débouté en première instance le 24 juin 2024 par le tribunal de commerce, puis le 4 juin 2025 par la cour d'appel de Paris (LL du 06/06/25). Le journal codirigé par Amir Ben Yahmed et Marwane Ben Yahmed a choisi de se pourvoir en cassation.