Optimiste et presque guilleret. Bernard Arnault a affiché un air satisfait, le 23 avril, tout au long de la dernière assemblée générale de LVMH. Aux craintes sur la conjoncture, le PDG a opposé le temps long, balayant une fois de plus les questions autour de sa succession, alors qu'il a fêté ses 77 ans en mars : "Vous m'avez renouvelé l'an dernier à 99 % pour les dix années suivantes, a-t-il répondu à un petit actionnaire, on reparlera de tout cela dans sept à huit ans." D'ailleurs, comme pour signifier aux hauts cadres du groupe que rien n'était encore joué, il s'est plu à féliciter l'un d'eux, son "ami Pietro", rappelant que le PDG de Louis Vuitton venait encore d'accroître ses responsabilités en prenant la direction du pôle mode de LVMH. "Et peut-être encore pour l'avenir… nous verrons", a-t-il glissé, énigmatique.
À la tête de la première marque du groupe, Pietro Beccari a répondu par un sourire, mais ne s'y est sans doute pas trompé tant il connaît le mode d'emploi du patron. Il s'était risqué à le livrer à un proche en ces termes, il y a quelques années : "Bernard Arnault est très dur quand tout va bien et aime injecter de l'optimisme et du temps long quand ça va mal."
C'est bien la raison de sa gaîté apparente ce jour-là : Bernard Arnault sent instinctivement que ça va mal. Certes, grâce à lui, le luxe est français. Le fils d'entrepreneur du Nord a collectionné les entreprises artisanales de malles, souliers, bijoux, cognac comme d'autres les porte-clés – 76 maisons en tout –, il en a fait une industrie en centralisant certaines fonctions tout en laissant une relative indépendance à chacune, il a accumulé ses achats en jouant des divisions dans les familles propriétaires comme avec les Willot, les Racamier, les Fendi, les Bulgari… ou même les Hermès, sans succès cette fois-là. Mais aujourd'hui, les dissensions ébranlent sa propre famille et, malgré tous les garde-fous juridiques, l'empereur du luxe sait qu'il peut lui aussi échouer sur ce qu'il prépare pourtant depuis des années : la transmission de son empire à ses enfants.
Ses cinq héritiers, entraînés depuis leur naissance comme des chevaux de course, occupent tous désormais au sein du groupe d'éminentes fonctions qui leur laissent envisager le trône suprême.
Pour lui-même, car il n'en parle à personne, il doit se demander si ce choix d'une succession dynastique est vraiment le bon, si une personne extérieure à la famille ne serait pas mieux placée, au moins dans une phase de transition. Alors, pour se rassurer, il a confié à Henri de Castries, administrateur référent depuis janvier 2024, la mission d'évaluer discrètement les uns et les autres. Si le PDG de LVMH disparaissait soudainement, c'est aussi cet homme de confiance qui aurait la charge de réunir les enfants pour leur demander de trouver ensemble le nouveau patron.
Ses cinq héritiers, entraînés depuis leur naissance comme des chevaux de course, occupent tous désormais au sein du groupe d'éminentes fonctions qui leur laissent envisager le trône suprême. Même ceux qui clamaient ne pas être intéressés il y a quelques années pourraient désormais répondre à l'appel. Delphine Arnault est patronne de Dior, la marque préférée de son papa, Antoine Arnault fait office de rassembleur en gérant l'image et la réputation de l'ensemble du groupe, tout en surveillant de près le sensible pôle médias, Alexandre Arnault cogère Moët Hennessy, les deux dernières lettres du royaume, Frédéric Arnault dirige le lucratif relais de croissance des cachemires Loro Piana. Et Jean Arnault grappille discrètement des bons points en supervisant une part toujours plus grande de l'horlogerie maison.
Malgré des liens affectifs sincères, une guerre larvée s'est installée entre eux depuis quelques années. Elle vient d'atteindre un sommet avec la sortie inopinée fin février d'Hélène Mercier-Arnault dans une dizaine de médias, dont TF1, RTL, France 2, Le Figaro, Vogue ou encore Gala et Point de vue. La pianiste canadienne, femme de Bernard, mère des trois derniers enfants, a prétexté la sortie d'un opus à quatre mains pour donner de la voix et énoncer ses vérités très personnelles sur l'entente sans faille de la famille. De quoi réveiller de vieilles blessures. "BA", comme tous le surnomment, avoue lui-même à ses proches ne plus maîtriser cette indomptable.
Aujourd'hui, la bataille des enfants pour le pouvoir contribue à fragiliser l'équipe dirigeante, dont les membres sont tiraillés entre les différents clans.
Ce climax intervient alors que le groupe est rattrapé par la conjoncture négative du marché du luxe. Le cours de Bourse de LVMH a dévissé de moitié depuis son pic à 900 €, il y a trois ans. Les ventes sont à la peine. L'an dernier, les moteurs habituels que sont la branche "mode et maroquinerie" et celle des "vins et spiritueux" ont respectivement décroché de 8 et 9 %. Au global, le chiffre d'affaires s'est rétracté de 1 %, soit autant que le marché dans son ensemble, selon les chiffres du cabinet Bain & Company.
Or, pour manœuvrer dans la tempête, le comité exécutif du groupe est bien plus fragile aujourd'hui qu'il y a dix ans. À l'époque, l'éminence grise Pierre Godé, décédé en 2018, le directeur financier Jean-Jacques Guiony, passé chez Moët Hennessy, ou même la directrice des ressources humaines, Chantal Gaemperle, sèchement licenciée il y a deux ans (LL du 07/11/24), étaient capables de donner de la voix face au chef. Aujourd'hui, la bataille des enfants pour le pouvoir contribue à fragiliser l'équipe dirigeante, dont les membres sont tiraillés entre les différents clans. Ainsi, le même Pietro Beccari, félicité en public lors de l'assemblée générale, a failli jeter l'éponge en début d'année, notamment pour une négociation de prime sur laquelle il n'était pas soutenu par les jeunes héritiers Alexandre et Frédéric, tous deux décidés à affaiblir ce puissant baron.
Navré, Bernard Arnault constate tout cela. Il a pourtant bien vu les difficultés d'une succession dynastique chez son ami Jean-Luc Lagardère ou chez son vieil ennemi, François Pinault. Mais il ne peut s'empêcher de continuer à envoyer le message subliminal que seuls ses enfants ont vocation à reprendre les rênes de l'opérationnel après lui. Alors, en ce jour d'assemblée générale 2026, il a pris des airs de Jacques Martin en faisant venir l'un après l'autre ses cinq rejetons au micro, offrant ainsi à la foule de petits actionnaires une séquence digne de L'École des fans.
Jean, qui gagne à l'applaudimètre, leur a parlé de sa passion horlogère, Frédéric de la qualité des fibres de vigogne chez Loro Piana, Alexandre du relais de croissance africain pour le cognac et Delphine du renouveau de Dior. Antoine, lui, s'est lancé dans un poussif bilan des actions environnementales du groupe. Il était le seul des cinq enfants prévu de longue date dans le conducteur de la réunion et avait même fait les répétitions. Ses frères et sa sœur, eux, n'ont su qu'ils passeraient au tableau que deux heures avant.
Car, en coulisses, cet oral improvisé est encore le résultat d'un dépit. Alexandre, qui petit-déjeunait avec son père le matin de l'assemblée générale, a déploré que seul Antoine soit visible ce jour-là. Alors, pour éviter un énième conflit, Bernard Arnault a décidé à la dernière minute de faire parler tous ses enfants. Une fois Delphine passée, il s'est d'ailleurs exclamé : "Voilà, en résumé, pourquoi je suis très confiant dans l'avenir du groupe à cinq ans." Sans voir les regards encore interloqués des trois barons du groupe présents sur l'estrade, le directeur du juridique, Jérôme Sibille, le directeur général adjoint, Stéphane Bianchi, et la directrice financière, Cécile Cabanis.
Alors, pour comprendre ce qui se joue dans cette tragicomédie, La Lettre, qui suit au quotidien LVMH depuis quatre ans, a choisi de rembobiner la pellicule pour dévoiler quatre Noëls chez les Arnault, quatre séquences où se joue la destinée du numéro un mondial du luxe. C'est en effet à Noël que se cristallisent les décisions les plus stratégiques du patriarche. La fin de l'année correspond à cette période charnière où les résultats des maisons du groupe lui permettent d'étudier, chiffres à l'appui, les avancées de chacun et de décider des nominations futures. Et comme le père est très avare de compliments directs envers ses enfants, ces attributions sont scrutées par les uns et les autres comme autant de signes de reconnaissance ou de disgrâce. Noël est aussi, comme dans toutes les familles, le moment des retrouvailles et des crispations.
À venir cette semaine
Noël 2022 : La promotion de Delphine chez Dior rompt la fragile harmonie familiale
Noël 2023 : Frédéric trouve le costume bien trop petit pour lui
Noël 2024 : Le grand retour d'Alexandre de son exil aux États-Unis
Noël 2025 : La revanche des insoupçonnés Antoine et Jean






